Jean-Hugues Mausy - 01/11/2007
Sida, le patient zéro : steward Canadien contre immigré Haïtien
Le débat est relancé
Le "patient zéro", ce malade imaginaire qui serait arrivé sur le sol américain infecté par le sida et qui l'aurait
transmis à l'ensemble des Etats Unis et au reste de la planète est-il un blanc nord-américain ou un noir haïtien ?
Le débat sur cette question non seulement scientifique mais aussi politique et sociologique vient d'être relancé après
les résultats publiés par le Professeur Michael Worobey dans la prestigieuse revue scientifique américaine
Proceedings
of the National Academy of Sciences (Annales de l’académie nationale américaine des sciences). [1] [2]
Haiti, déjà pointé du doigt
Dès l’apparition de l'épidémie du Sida aux USA au début des années 80, la communauté haïtienne était déjà montrée du doigt.
Cherchant à élucider l'origine de cette mystérieuse maladie, les scientifiques développèrent la théorie des 4 H : Homosexuels,
Hémophiles, Héroïnomanes et Haïtiens.
L’affiliation des Haïtiens à ce groupe ne «s’appuyait sur aucune base scientifique» écrit le Dr Paul Farmer dans son
livre "Sida en Haïti, la victime accusée" [3].
Après une brève visite dans le pays, des médecins du célèbre MIT (Massachussetts Institute of Technology) avaient
même écrit en octobre 2003 dans la revue spécialisée Annals of Internal Medicine :
"On peut légitimement classer
les pratiques vaudou parmi les modes de transmission de la maladie".
Le mal était fait, provoquant la mobilisation
des Haïtiens en Haïti et à l’étranger contre cette stigmatisation.
En 1985, pour protester contre ce qu’il dénonçait comme une contre-vérité, Ti Manno chanteur haitien du groupe
Gemini
All-stars Band [4] écrivait dans la chanson Sida et l'album du même nom : "La maladie ne choisit pas ceux qu’elle frappe
selon leur apparence. On veut faire porter aux Haïtiens la responsabilité du sida, parce que c’est une maladie qui donne
du fil à retordre à la science (…). Les Américains ont ce gros défaut qui consiste à mettre ses problèmes sur le dos
des peuples qui sont dans le besoin (…) Toutes les études prouvent que nous, les Haïtiens, ne sommes pas responsables
mais vous persistez dans vos accusations à notre égard. Babylone tient ta langue et trouve ton traitement pour le sida".
Gaetan Dugas, le patient zéro
En 1987, la suspicion sur Haïti est en partie levée après la publication du livre "And the Band Played On" [5] du journaliste américain
Randy Shilts du San Francisco Chronicle journalist. Se basant sur une étude publiée dans l’American Journal of Medicine parue en 1984,
Shilts identifie Gaétan Dugas comme étant le patient zéro à l'origine de la propagation de l'épidémie en Amérique du nord et par la suite
dans le monde entier.
L'ex steward d’Air Canada décédé en mars 1984 à l'age de 32 ans y est décrit comme un homosexuel sociopathe qui mettait la vie des autres
en danger. Selon ses propres déclarations, Dugas se vantait d'avoir eu plusieurs centaines de partenaires sexuels par an à travers le monde
et plus de 2.500 au cours de sa douzaine d'années d'activité sexuelle. [6]
Mais l'enquête de Shilts est surtout et avant tout une attaque en règle contre
l'inertie des politiques et agences américaines dans la recherche des causes de l'épidémie
et l'indifférence du monde médical et des médias face à cette maladie qui
n'était supposée ne concerner que les gays et les drogués. Le titre du
livre qui fait référence à l'orchestre du Titanic qui continuait à jouer impassiblement alors que le navire
était en train de couler, est une allusion à la multitude d'organismes et d'administrations qui n'ont pas su hiérarchiser et apporter une
réponse rapide à la crise sanitaire. Un peu comme l'épidémie de chikungunya à La Réunion, en quelque sorte.
A sa publication, Shilts justifiait ainsi le titre du livre :
c'est juste une façon de dire "comme d'habitude".
Tout le monde a agit de façon ordinaire face à une situation extraordinaire. Quant à ses motivations, il ajoutait :
tout bon journaliste aurait pu écrire cette histoire, mais je pense
que la raison pour laquelle moi et personne d'autre ne l'a fait, c'est parce que je suis homosexuel.
C'est arrivé à des personnes qui m'étaient chères et que j'aimais.
Vingt ans après : Haiti de nouveau le templin ?
La thèse de Randy Shilts, le purgatoire de Gaetan Dugas ainsi que la mise cause des politiques et scientifiques américains
aura duré 20 ans, jusqu'à ce jour du 29 octobre 2007, date à laquelle la publication des travaux de Michael Worobey vient effacer
deux décennies de "certitude" pour en installer une nouvelle : le patient zéro serait "un immigré haïtien célibataire" qui aurait
débarqué sur les côtes américaines en 1969.
Cette étude diffusée dans le monde entier soulève l'émoi et l'indignation en
Haïti où les autorités s'apprêtent réagir "de façon
non émotionnelle mais pragmatique, scientifique et coordonnée" [7], et également sur le continent noir africain où ressurgit un
sentiment d'anti-américanisme primaire [8].
Elle rend encore plus difficile la tâche de ceux qui oeuvrent pour essayer de
rétablir la confiance des investisseurs et des touristes et permettre au pays de
sortir de ses profondes difficultés économiques [9].
Mais de l'autre côté de l'océan atlantique, certains chercheurs commencent
également à s'interroger sur l'opportunité de cette publication et sur la
validité de certaines informations scientifiques.
Ainsi, Weibert Arthus journaliste, doctorant en Histoire contemporaine des relations internationales
(Université Paris 1 – Panthéon – Sorbonne) démonte point par point la thèse de Worobey concernant les
haïtiens qui auraient
ramené le virus dans leur pays lors de séjour en République Démocratique du Congo. [10].
Documents et références à l'appui, Arthus nous explique pourquoi il était difficile voire impossible pour un haïtien de sortir du pays et d'en revenir dans
les années 60 sous le règne de Papa Doc alias François Duvalier.
De même, les mouvements migratoires entre Haïti et les Etats-Unis dans les
années 60 se faisaient autant sinon plus du côté USA, engendrés par les
travailleurs américains qui avaient en charge les grands travaux de construction
sur l'île. Dans l'autre sens, les premiers immigrants haïtiens sont refoulés des
côtes de la Floride en 1963 ; les prochains seront identifiés en 1972. On se
demande dès lors comment ce fameux "immigré célibataire haïtien" a fait pour
arriver sur le sol américain en 1969 et propager le virus à l'ensemble du
continent et par extension au reste de la planète ? Pourquoi ne serait-ce pas
les travailleurs américains qui auraient eux-mêmes ramener le virus dans leur
pays ?
Si le virus du sida qui est arrivé aux USA est originaire d'Haïti, il n'est pas
certain que son transporteur le soit également.
Recherche : la mauvaise cible
Alors que le virus du sida a déjà infecté plus de 40 millions de personnes et fait plus de 25 millions de morts à travers le monde,
on peut s'étonner de voir tant d'argent et d'énergie dépensés pour chercher à savoir d'où vient la maladie et non où elle va.
La découverte d'un bouc émissaire, qu'il soit noir ou blanc, haïtien ou américain, hétéro ou homo, n'arrêtera pas les souffrances
des malades actuels, ne ressuscitera pas ceux qui en sont décédés et n'apaisera pas les douleurs des familles.
La recherche scientifique doit être au service du citoyen pour prévenir les maladies
et guérir ou à défaut apaiser les souffrances
des malades. Elle ne doit pas dédouaner les politiques de leurs responsabilités et encore moins faire se dresser les peuples les
uns contre les autres.
[1]
Haïti
a été le tremplin de l'épidémie de sida aux USA et dans le reste du monde
[2]
Le virus du sida serait arrivé vers 1969 aux Etats-Unis
[3]
Sida en Haïti, la victime accusée
[4]
Ti-Mano – Gemini all stars
[5] And the
Band Played On
[6] Gaetan Dugas : le
patient zéro
[7] Haïti pointé
du doigt comme tremplin du SIDA aux États-Unis et dans le monde
[8] Haïti soupçonnée
d’avoir introduit le sida aux Etats-Unis
[9]
Haïti : Le rude combat d’un pays fragile contre une épidémie vigoureuse
[10] Haïti/Propagation
du Sida : Les erreurs du professeur Michael Worobey